Pesticides et santé des riverains, un enjeu de cohésion sociale et de démocratie

Tribune parue dans Libération de Jean-François Corty, adhérent, ancien bénévole et salarié de MdM et Dr Pierre-Michel Périnaud, président d’Alerte des médecins sur les pesticides (AMLP).

 

Suite à l’excellente tribune MdM face au dérèglement climatique, je vous partage celle que nous avons co-écrite avec Dr Pierre-Michel Périnaud, président d’Alerte des médecins sur les pesticides (AMLP), parue  dans Libération, pour contribuer à la réflexion sur le positionnement de MdM face au péril écologique en lien avec l’exposition aux produits toxiques impliquant des risques pour la santé des personnes et l’accélération de l’effondrement de la vie et de la biodiversité. En considérant aussi que de nombreux produits interdits en Europe continuent à être vendus et utilisés notamment Afrique et ailleurs, une approche complémentaire ici-la bas pourrait être envisagée en matière d’action et de plaidoyer sur l’interdiction de ces poisons.

Dans la lutte contre les inégalités en santé environnementale, la protection des riverains et de la population générale vis-à-vis des pesticides relève en France du parcours du combattant, alors même que la toxicité des produits épandus est connue. En écho à l’effondrement de la biodiversité, elle révèle de fait une tension entre enjeux de santé publique et intérêts privés agroalimentaires, où la place de l’Etat, dans son devoir de régulation et de protection de l’intérêt général, pose question. En effet, face à l’objectivation scientifique des méfaits de ces produits, les autorités assurent le service minimum, plus soucieuses de ne pas remettre en cause le modèle agricole actuel que de provoquer des controverses épistémologiques et méthodologiques accablantes.

Les conséquences sanitaires d’une exposition aux pesticides sont de mieux en mieux connues pour les professionnels du monde agricole. S’il est avéré qu’ils ont moins de cancers liés au tabac, à l’alimentation et à la sédentarité, ceux-ci sont plus sujets à la maladie de Parkinson et contracteront davantage de cancers de la prostate, de myélomes et de lymphomes malins non hodgkinien en lien avec ces poisons (1). Certaines leucémies, des troubles cognitifs et de la fertilité sont aussi corrélés. Par ailleurs, l’exposition professionnelle de la mère induit chez ses enfants de nombreuses menaces (2). Surtout, dix-huit activités agricoles correspondant aux principaux secteurs de production en métropole sont toutes associées de façon défavorable à au moins un cancer !

Concernant les riverains, il n’existe pas de données publiques de contamination même si l’on sait depuis 2013 que plus de 90% des Français contiennent dans leurs urines des traces de pesticides, essentiellement en lien avec l’alimentation et les usages domestiques (3). En revanche, il existe des signaux d’alerte épidémiologiques montrant que les risques de développer un Parkinson et des méningiomes dépendent de la distance et de la taille des champs traités à proximité du lieu de vie, de surcroît près des vignobles (4). Chez l’enfant, habiter à moins de 1,5 km d’une zone d’épandage augmente le risque d’autisme de 60% (5). Leucémies, troubles du neuro-développement, malformations congénitales et autres tumeurs cérébrales font partie du lot des comorbidités à risque liées à une exposition de voisinage ou de simples usages familiaux (6).

Estimation erronée des risques encourus

Pourtant, face à ces dangers, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) s’appuie, pour évaluer l’exposition des riverains, sur un modèle certes validé par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) mais dont les données d’études fournies par les industriels datent des années 1980 ! Sans prendre en compte les expositions cumulées, il appréhende les risques limités aux dix premiers mètres d’épandage et pour une durée d’exposition n’excédant pas deux heures, alors que des recherches récentes montrent que les produits persistent à des distances et des temps largement supérieurs (7). Les autorités assument de fait une estimation erronée des risques encourus.

Dans ces conditions, la loi Egalim (8) vient d’étendre aux habitations les mesures réservées jusqu’à présent aux écoles, crèches, jardins, et autres espaces publics ainsi qu’aux établissements de santé, et qui se limitent jusqu’à présent à la mise en place de haies, l’utilisation d’équipements «antidérive» pour le traitement et des dates et horaires d’épandage planifiées. Cette prise en compte des riverains, bien qu’inscrite dans les directives européennes depuis des années, est louable mais aurait dû renforcer la protection en ciblant et limitant les produits dangereux (CMR et PE (9)) utilisés à proximité des habitations. Au lieu de cela, un décret récent, soumis à consultation publique, s’en tient à des chartes pilotées par les représentants du monde agricole pour préciser localement les conditions d’épandage à des distances dites de sécurité de deux à dix mètres, déjà inscrites sur les produits utilisés, et oublie la protection des travailleurs (10).

Irresponsabilité politique

Pour limiter les risques, l’association AMLP (Alerte des médecins sur les pesticides) défend la mise en place de zones tampons sans traitement CMR, perturbateurs endocriniens (PE) et neurotoxiques, et de manière générale, l’arrêt de leur usage. Elle soutient de fait la centaine de maires ayant pris des arrêtés anti-pesticides, considérant la mise en péril de la santé de leurs concitoyens comme une urgence sanitaire, et renvoyant ainsi l’Etat à ses responsabilités et ses insuffisances.

Car assumer une forme d’obscurantisme institutionnel, en remettant en question les résultats de recherches scientifiques indépendantes et fiables, relève d’une irresponsabilité politique qu’il faut dénoncer, de même que malmener la cohésion sociale en attisant une mise en tension entre monde agricole et le reste de la société. Du bien-être global des agriculteurs, accompagnés vers une transition bio par des décisions moins frileuses d’un Etat qui serait plus soucieux de l’intérêt général et de la biodiversité que des profits de certains, dépend aussi notre santé à tous, et par là même celle de notre démocratie.

 

 

(1) Plusieurs références : Cohorte «Agrican». Piel, 2018. Inserm, 2013.

(2) Inserm, 2013.

(3) InVs, 2013.

(4) Inserm, 2013. M.Yitshak Sade, 2015.

(5) Etude «Charge», 2014.

(6) Inserm 2013. VanMaele-Fabry, Gamet-Payrastre, Lison, Cancer Epidemiology, 2018.

(7) Etude «Propulpp», Wallonie, 2019.

(8) Loi pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine, durable.

(9) Cancérigènes, mutagènes et reprotoxiques. Perturbateurs endocriniens

(10) En remettant en cause les délais pendant lesquels il n’est pas possible de revenir travailler sur une parcelle qui a subi un épandage.

 

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