Le Nigéria au cœur de nos enjeux et défis humanitaires

Retour terrain de Luc Jarrige, co-responsable du groupe Afrique et Philippe de Botton, président

Le Nigéria…

– 203 millions d’habitants, pays le plus peuplé de toute l’Afrique, à la démographie galopante …
– Une terre riche en ressources naturelles, à l’économie prospère et inégalitaire… 
– Un état « démocratique » corrompu, jaloux de son indépendance et de ses prérogatives….  L’armée n’est jamais très loin…
– Un pays brillant par sa culture et ses universités…
– Un système de santé relativement performant, où le reste à charge pour le patient reste trop important. Localement, certains indicateurs de santé sont au plus bas.

7 millions de personnes ont besoin d’une assistance humanitaire

Le conflit qui oppose depuis 10 ans les autorités nigérianes et Boko Haram dans le Nord-est du pays, aux confins de lac Tchad, a provoqué une crise humanitaire de grande ampleur, causant la mort de 20 000 civils,le déplacement de presque 2 millions de personnes et la nécessité d’une assistance humanitaire pour 7 millions de personnes. Viols et tous types d’agressions sexuelles sont massivement utilisés comme armes de guerre. Attentats suicides, kidnappings, pillages par Boko Haram, crimes de guerre et non-respect des droits humains (frappes aériennes sur des civils, exécutions sommaires, arrestations arbitraires, tortures.) par les autorités militaires constituent un engrenage d’une violence extrême dont la population civile est la principale victime.

Les causes de ce conflit sont multiples et complexes. Elles ne peuvent se résumer, comme beaucoup de médias ou gouvernements occidentaux voudraient le faire croire, à une guerre de religions entre chrétiens et musulmans et contre le terrorisme salafiste. Elles sont plutôt la conséquence des injustices et de la misère sociale, de la grande pauvreté et de la corruption massive accentuées par la crise environnementale qui sévit dans cette région Sahélienne.

 

cliquer pour agrandir les cartes 
MdM a commencé ses opérations au Nigeria le 3 octobre 2016 à travers deux cliniques mobiles à Maidaguri dans l’Etat de Borno, pour répondre à la crise liée à Boko Haram dans le Nord-Est du pays. Trois modalités d’interventions différentes sont en place : cliniques mobiles dans les sites de déplacés, cliniques fixes dans les camps, revitalisation et renforcement des services de soins de santé primaires. Un programme complet de services de santé primaire gratuits, incluant la nutrition, santé sexuelle & VLG et santé mentale

 

Notre intervention se fonde sur l’approche globale des soins de santé primaire 

Photo de Philippe de Botton

Notre programme, débuté en 2016 dans l’état du Borno reflète à la fois le potentiel, l’impact et la qualité des services qu’une ONG comme la nôtre peut rendre à des populations vulnérabilisées par un conflit long, meurtrier et sans véritable issue prévisible et aussi nos limites, celles de l’humanitaire en général dans un pays contrasté, en guerre et peu habitué à travailler en confiance avec des ONGs internationales.

D’abord et avant tout, notre fonction primaire et originelle : apporter, malgré les contraintes sécuritaires majeures, des soins de qualité à une population nombreuse, déracinée et déplacée. Une approche globale en soins de santé primaire et sa déclinaison en activités complémentaires adaptées aux besoins : nutrition, violences liées au genre (VLG), santé mentale, santé sexuelle et reproductive… Une équipe mobile et réactive permet d’intervenir à tout moment en urgence pour des vaccinations contre le choléra ou la rougeole, par exemple. L’approche holistique et non compartimentée prend en compte les différentes dimensions physiques et psychologiques de l’individu.

Une équipe d’environ 150 personnes presque exclusivement nigériane est coordonnée par une équipe expatriée pluri-nationale, très majoritairement africaine avec une politique volontariste de nationalisation des postes de coordination.

Enfin, un projet de recherche, financé par la fondation MDM, est mené actuellement, en partenariat avec l’ONG « Population Council » et une équipe universitaire nigériane, afin de mieux décrire et prévenir les contraintes et barrières qui empêchent les survivantes de violences liées au genre d’accéder aux services de prise en charge médico-psycho-sociale et juridique, tout particulièrement dans les 72 premières heures suivant l’agression. Ce sujet particulièrement sensible s’accentue depuis la crise.

Conservons notre singularité pour ne pas tomber dans la dérive humanitaire

Nos limites sont, d’abord, celles de notre capacité réelle à infléchir un contexte de conflit malgré la certitude, au fond de nous-mêmes, de l’importance humaine et sociale de notre présence et celles de pouvoir modifier ou influencer un système de santé national dans un contexte particulièrement complexe et défavorable.

Ce type de programmes d’urgences et de crises durables, de plus en plus fréquents dans l’action humanitaire, posent plusieurs questions :

  • Quel objectif à terme pour une ONG comme la notre au-delà de la simple et indispensable assistance humanitaire ? Devons-nous rester présents au-delà d’une certaine durée, même si les financements sont acquis ?
  • Quel bénéfice pour les populations de la présence humanitaire : combien de temps constitue-t-elle une aide indispensable pour l’accès à la santé, une barrière de protection, même fragile ? A partir de quand cette présence devient-elle un frein à la prise en charge des populations locales par le système de santé ? un prétexte pour le statu quo ?
  • Quels sont les leviers potentiels de plaidoyer dans ces contextes complexes : accessibilité financière ? gratuité des médicaments ? transfert des activités au système de santé ?

Les réponses ne peuvent être univoques et sont au cœur de nos enjeux et défis à relever en tant qu’ONG internationale de solidarité militante issue de la société civile, si nous voulons conserver notre singularité et ne pas tomber dans le piège et la facilité d’une réelle et certaine dérive humanitaire.

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guilbert

merci pour ce resumé tres instructif.Je me damandais si une mission de clowns sans frontiere n aurait pas sa place dans ce contexte de violence psychologique avec des spectacles et ateliers aupres d enfants?
amicalement
michel guilbert
president de CSF