Journal de bord de Nour, notre psychologue à Gaza : « Je me demande si ce courage que les gens voient n’est pas simplement l’absence de tout autre choix »

Les Gazaouis sont-ils vraiment surhumains ?

C’est une question que je me pose de plus en plus. Non pas parce que je le crois, mais parce que c’est l’image qui a été donnée de nous. L’image d’une population capable de survivre à tout, de tout surmonter, d’encaisser d’innombrables pertes et de continuer son chemin comme si rien ne s’était passé. L’image d’une population qui enterre ses proches, perd son domicile, souffre de la faim, subit les déplacements, la peur et le deuil et qui se réveille malgré tout le matin prête à travailler et à aider les autres, prête à continuer.

Le monde semble admirer cette image. Il loue la résilience des Gazaouis, leur patience et leur faculté à survivre à cette succession de catastrophes. Mais, parfois, je me demande si cette admiration ne s’accompagne pas d’un coût caché. Au fil du temps, la résilience est devenue une attente. La force, une obligation. L’expression de la douleur est devenue incommodante aux yeux des autres. Dès l’instant où un Gazaoui manifeste épuisement, désespoir, peur ou vulnérabilité, son émotion est souvent accueillie avec étonnement comme si la souffrance était incompatible avec le rôle qui nous a été attribué.

Depuis deux ans et demi, nous avons survécu à toutes les épreuves imaginables face à l’armée israélienne. Nous avons connu les bombardements, les déplacements, la famine, la perte et la crainte constante de la mort. Nous avons vu des quartiers détruits, des hôpitaux effondrés, des proches disparus sous les décombres et des familles dispersées dans la bande de Gaza, et même au-delà. Nous avons dit adieu à des amis sans savoir si nous les reverrions un jour. Nous avons passé des nuits blanches à entendre les explosions en nous demandant qui parmi nos proches seraient encore en vie au matin. Et pourtant, du début à la fin, on attendait de nous que nous continuions à fonctionner normalement. On attendait de nous que nous continuions à travailler, à produire, à prendre soin des autres et à les soutenir, sans le moindre effet sur nos émotions.

Résilience et souffrance

Même maintenant, dans une situation généralement décrite comme un cessez-le-feu, la vie à Gaza est loin d’être paisible. Chaque journée apporte son lot de nouvelles victimes, de nouvelles attaques, de nouvelles pertes. De nombreuses personnes ne disposent toujours pas d’un abri adapté. Des familles vivent toujours dans des tentes ou des maisons sinistrées. Les infrastructures essentielles sont toujours détruites. Les services médicaux sont submergés. L’aide humanitaire demeure insuffisante et la reconstruction n’a pas encore commencé. Pour de nombreuses personnes, la survie est un combat qui se joue au quotidien.

On croit souvent à tort que les personnes résilientes ne souffrent pas. En tant que professionnelle de la santé mentale, je sais que cette perception est erronée. La résilience n’est pas l’absence de souffrance. La résilience, c’est continuer malgré la souffrance. C’est composer avec ses blessures, tout en essayant d’aller de l’avant. Les personnes les plus traumatisées que je connaisse font souvent preuve de la plus grande force.

Les professionnels de la santé et de la santé mentale portent souvent un fardeau supplémentaire. Chaque jour, nous écoutons des récits de deuil, de perte, de terreur et de désespoir. Nous sommes témoins de la douleur non pas une fois, mais des centaines de fois, à travers les expériences de ceux qui viennent chercher de l’aide. En psychologie, on appelle ça le «traumatisme secondaire». Nous ne portons pas seulement notre propre souffrance, mais aussi des fragments de celle des autres. Et, à terme, ces fragments s’accumulent.

Je n’y suis pas immunisée. En juin, le jardin de ma maison a été frappé par un bombardement. Des personnes qui me sont chères ont perdu la vie. Il ne s’agissait pas d’inconnus dont on parle brièvement aux actualités. Il s’agissait de personnes que j’aimais. Ce n’était pas le premier événement traumatique auquel j’ai été confrontée et pourtant, le traumatisme ne devient pas plus «simple» lorsqu’il se répète. Je continue d’avoir des flash-back et de vivre dans un état d’hypervigilance. Mon cœur s’emballe au moindre bruit soudain. Par moments, je me sens dépassée, épuisée et fragile.

Faire son deuil

Malgré tout cela, la vie continue, imposant ses exigences quotidiennes. Il faut se lever chaque matin. Il faut que je prenne soin de mes enfants. Il faut que je soutienne ma famille. Il faut aller au travail et être auprès de personnes dont les souffrances font souvent écho aux miennes. Parfois, je me demande si ce courage que les gens voient n’est pas simplement l’absence de tout autre choix.

Ces derniers jours, des équipes ont fouillé les décombres de la maison de notre cher collègue, Maisara Alrayyes, qui a été tué avec toute sa famille durant les premières semaines de la guerre. Durant plus de deux ans, leurs corps sont restés sous les décombres. Hier, les corps de deux de ses sœurs ont enfin été retrouvés. L’une d’elles a pu être identifiée grâce au collier qu’elle portait et aux effets personnels découverts à ses côtés. Son sac et sa pièce d’identité étaient encore là, témoins muets d’une existence interrompue en un instant, abandonnée tout ce temps sous les débris.

Les recherches se poursuivent et des proches se rassemblent tous les jours près des ruines, s’accrochant à l’espoir de retrouver les corps de Maisara et de sa famille afin de leur offrir enfin la dignité d’une sépulture. Après tout ce temps, ils attendent encore un adieu qui n’a jamais pu être prononcé, une chance de prier pour lui, de l’enterrer et de pleurer sa perte comme il se doit. Il y a quelque chose de profondément déchirant à voir des personnes attendre deux ans pour un simple droit humain : celui d’enterrer une personne chère.

Ces détails douloureux évoquent des souvenirs que toutes les personnes déplacées portent toujours en elles. Je me souviens des sacs à dos que l’on transportait d’un endroit à l’autre. Je me souviens comment chacun de nous tentait de faire tenir une existence entière dans un simple sac. Des documents importants, quelques vêtements, des photos de famille, des médicaments et quelques effets personnels, trop précieux pour être abandonnés.

Réalités indicibles

Nous aurons beau écrire, décrire ou expliquer, les mots resteront insuffisants. Il existe des réalités que les mots sont incapables de traduire. Vous pouvez décrire la faim, mais pas le sentiment de ne pouvoir offrir à un enfant la nourriture qu’il réclame. Vous pouvez décrire la peur, mais pas le sentiment de dire au revoir à son enfant chaque matin sans savoir si vous reviendrez. Vous pouvez décrire le deuil, mais pas le moment où l’on reconnaît un proche à travers un objet personnel retrouvé dans les décombres des années après sa mort.

Malgré toutes les épreuves que nous avons endurées, beaucoup d’entre nous ont découvert un sentiment profond de gratitude. Une gratitude amère et complexe pour les choses qui nous paraissaient auparavant banales : un toit au-dessus de nos têtes, un repas réconfortant, de l’eau potable, de l’électricité pendant quelques heures, l’appel d’un être cher, la simple bénédiction d’être en vie. Ces petits détails ont pris une immense valeur parce que tant de gens autour de nous les ont perdus.

Alors, lorsque l’on me demande si les Gazaouis sont surhumains, ma réponse est simple.

Non.

Nous ne sommes pas des super-héros.

Nous sommes des êtres humains. Nous avons peur. Nous sommes fatigués. Nous portons le deuil. Nous pleurons. Nous craquons. Nous luttons. Nous portons en nous des traumatismes que nous risquons de garder des années durant. Nous avons nos moments de courage et nos moments d’effondrement. Nous continuons. Non pas parce que nous serions dotés de pouvoirs extraordinaires, mais parce qu’il y a des personnes que nous aimons, des responsabilités que l’on ne peut abandonner, une foi qui nous nourrit et un instinct profond qui nous pousse à protéger la vie même lorsqu’elle devient invivable.

Nour Z. Jarada, psychologue gazaouie pour Médecins du Monde

 

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