Journal de bord de Nour, notre psychologue à Gaza : «Comment abandonner des personnes au moment où elles en ont le plus besoin ?»

Voilà presque deux ans que je partage ma vie, mes peurs, mes pertes, les instants fugaces d’espoir et la lutte acharnée pour aller de l’avant au milieu de la dévastation. Beaucoup me demandent souvent : comment arrives-tu à continuer ? Comment trouves-tu la force d’avancer alors que tout ce que tu as connu est désormais détruit ?

La réponse a toujours été à la fois simple et profonde. Ce qui nous a permis de nous lever chaque matin et de continuer, malgré l’épuisement, la faim et le chagrin, c’était notre travail humanitaire. Dans un monde où nous perdions nos maisons, nos proches, notre sécurité et parfois même notre propre identité, aider les autres devenait la seule chose que nous avions l’impression de contrôler. Cela donnait un sens à notre survie. Cela nous rappelait que nous n’étions pas seulement des victimes de la guerre : nous étions des soignants, des témoins, des acteurs de l’humanité. Être au service des autres n’était pas juste notre devoir : c’était la bouée de sauvetage qui nous maintenait la tête hors de l’eau.

Aux jours les plus violents de la guerre, nous avons vu nos quartiers réduits à des amas de décombres, des familles entières disparaitre et des rues autrefois familières réduites à la destruction, au néant et à la terreur. La faim rongeait nos estomacs tandis que le désespoir lestait nos cœurs. Pourtant, chaque jour, nous nous relevions des décombres pour apporter des médicaments à un enfant, conseiller une mère pleurant son fils disparu ou réconforter un homme âgé, tremblant de peur et de froid. Ce travail, ces activités de santé mentale et soutien psychosocial, était la seule chose qui nous rappelait à notre humanité face à l’implacable destruction. Mais voilà que même cette dernière bouée de sauvetage qui donnait du sens à notre quotidien, notre engagement à soigner, est désormais menacé.

Espoir aménuisé

En mars 2025, de nouvelles exigences d’enregistrement ont été mises en place pour les organisations internationales humanitaires qui opèrent en Palestine. Ces exigences vont au-delà des principes humanitaires et des normes élémentaires en matière de protection des données. Dans un contexte déjà fragile, de telles mesures menacent la neutralité, compromettent la sécurité et limitent les capacités des organisations à travailler en toute indépendance. Au début, nous étions nombreux à espérer que cela puisse être géré sans nuire à l’essence de notre mission, sans perturber notre travail quotidien. Mais cet espoir s’est amenuisé de jour en jour.

Et en décembre 2025, l’annonce est tombée : des douzaines d’organisations, y compris l’ONG pour laquelle je travaille, Médecins du Monde, ont été informées du non-renouvellement de leur enregistrement. Elles sont tenues de cesser toutes leurs activités en Cisjordanie, dans la bande de Gaza et en Israël sous 60 jours. Cette décision signifie que des milliers de personnes vulnérables risquent de perdre l’accès à des services essentiels, de médecine, de santé mentale et de soutien psychosocial au moment même où elles en ont le plus besoin. Des communautés toutes entières se sont retrouvées face à la perspective de l’abandon. Ce n’est pas simplement une décision administrative. Pour nous, c’est un choc, une menace, un avertissement : la seule chose qui donnait un sens et une structure à nos vies, notre capacité à venir en aide, était menacée.

Nous avons commencé à nous poser des questions sans réponses. Serons-nous interdit de venir en aide aux personnes dans le besoin ? Contraints d’arrêter notre travail ? Devrons-nous rester les bras croisés alors que les gens ont plus que jamais besoin de nos services ?

Derrière chaque organisation, il y a des humains, du personnel local, des psychologues, des médecins, du personnel infirmier, des travailleurs sociaux et des responsables. Des personnes qui ne sont pas arrivées là après la guerre mais qui l’ont vécue, depuis le premier jour. Des personnes comme moi. Nous avons perdu nos maisons, nos moyens de subsistance, nos économies, et pour certains, des familles entières. Durant les mois les plus difficiles, beaucoup d’entre nous ont dépensé jusqu’au dernier centime pour obtenir un sac de farine, quelques litres d’eau ou un morceau de pain pour survivre. Et pourtant, chaque matin, nous allions travailler. Epuisés, affamés, traumatisés, mais déterminés à fournir une aide humanitaire.

Hôpitaux en ruines

Désormais, cette nouvelle source d’incertitude a ajouté un poids supplémentaire sur nos épaules. La peur de perdre nos emplois, la peur d’être exposés, la peur de devenir invisibles. A Gaza, les travailleurs humanitaires vivent dans un état d’anxiété constante, dans l’incertitude du lendemain : pourrons-nous continuer à apporter notre aide ? Serons-nous encore protégés ? Nous aspirons à protéger et à soigner les autres, nous continuons notre travail en prenant toutes les précautions nécessaires, conscients que ces difficultés nous entravent dans notre capacité à atteindre et à soutenir les personnes qui en ont besoin.

Ils disent que la guerre est finie. Mais ses conséquences n’ont fait que se complexifier. La plupart des gens vivent toujours dans des tentes déchirées, passent chaque nuit trempés par la pluie hivernale. Les enfants dorment sur un sol humide et froid, blottis les uns contre les autres en quête de chaleur. Les hôpitaux sont en ruines, les cliniques fonctionnent avec le minimum de ressources, et les plaies psychologiques restent béantes. Des communautés qui dépendaient autrefois de services publics sont aujourd’hui entièrement dépendantes des réseaux humanitaires, ces mêmes réseaux qui sont menacés par les restrictions administratives.

Ces organisations sont la clé de voûte de la survie. Elles comblent les vides laissés par des systèmes à genoux. Elles fournissent des soins de santé, un soutien psychologique et couvrent des besoins essentiels comme l’accès à la nourriture et à un abri à ceux qui n’ont plus rien. Rien que dans les cliniques de Médecins du Monde, nous venons en aide à environ 2000 à 2200 bénéficiaires chaque jour : des enfants, des mères, des personnes âgées, des survivants de traumatismes, des familles déplacées. Chacune de ces personnes cherchant un peu de réconfort, d’espoir, ou simplement de quoi survivre un jour de plus.

Conséquences dévastatrices

Que leur dirons-nous si nous sommes contraints d’arrêter ? Comment expliquer à une mère que son enfant ne pourra plus suivre de psychothérapie ? Comment dire à un survivant traumatisé que le suivi psychologique ne sera plus accessible ? Comment abandonner des personnes au moment où elles en ont le plus besoin ? Comment entraver des mains créées pour aider, comment enfermer un cœur qui a appris à prendre soin ?

Parfois, je me sens prisonnière, impuissante : j’observe des portes se refermer lentement pendant que je reste à l’intérieur. Il ne s’agit pas juste d’une question d’enregistrement. Il s’agit de contrôle. Il s’agit de rétrécissement de l’espace humanitaire. Il s’agit de transformer la compassion en responsabilité. Il s’agit de décider qui a le droit d’aider et qui ne peut pas.

Pour nous, être travailleurs humanitaires à Gaza n’est pas une simple profession : c’est une forme de volonté indéfectible. Un engagement en faveur de la vie dans un endroit hanté par la mort. Malgré tout, je suis encore là, j’écris encore, je travaille encore. Et je crois toujours que nos voix comptent.

Tout au long de cette guerre, j’ai partagé mon histoire, non pas en quête de compassion, mais pour faire circuler la vérité par-delà les frontières. Aujourd’hui, j’écris encore, non pas pour me plaindre, mais pour attirer l’attention sur l’urgente réalité de ce qui se joue ici. Si les organisations humanitaires sont contraintes de quitter Gaza, les conséquences seront dévastatrices : non seulement pour les institutions mais pour les millions d’êtres humains dont la survie, la dignité et l’espoir en dépendent.

Nous ne demandons pas de privilèges. Nous demandons l’espace pour venir en aide. Nous demandons une protection pour ceux qui dédient leurs vies à aider les autres. Nous demandons le droit de continuer à faire la seule chose qui nous maintiens en vie : soigner.

Nour Z. Jarada, psychologue gazaouie pour Médecins du Monde

 

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