Sur la route des migrants, chaos libyen et mafias italiennes

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Bénévole au Centre d’accueil, de soin et d’orientation (CASO) de Saint-Denis, j’ai été progressivement saisie par la violence des récits des personnes arrivant de Libye. Par la suite les témoignages sur leurs séjours italiens m’ont également semblé teintés de violence, avec l’apparition régulière du terme mafia.

A la faveur du chaos libyen, l’Italie est devenu un pays central sur la route migratoire. Comment, sur ces territoires du Sud  structurés par des groupes criminels puissants, s’organisent les séjours des migrants ?

 

J’ai souhaité mieux comprendre la criminalité liée au trafic des migrants dans ces deux pays, préciser les faits et peut-être aussi dissiper quelques idées préconçues.

A partir de rapports d’organisations internationales ou d’enquêtes de police cités dans la presse, j’ai tenté de cerner plus précisément la situation libyenne. Concernant le contexte italien, j’ai interrogé Fabrice Rizzoli[1], politologue, spécialiste de la mafia italienne.

 

 

Des récits en région parisienne 

 

Depuis plus d’une année j’accueille au CASO de Saint-Denis des étrangers en situation irrégulière ou demandeurs d’asile, arrivés depuis 2 jours, 2 mois ou 2 ans en France. Le CASO est un centre médical. Chaque jour des consultations sont assurées par plusieurs médecins généralistes. Au cours de la semaine se succèdent des médecins spécialisés, des psychiatres et psychologues, des dentistes, un ophtalmologue et des gynécologues.

 

Bénévoles, nous recevons les patients avant leurs consultations. Nous établissons leur dossier, date d’arrivée en France, situation familiale, conditions de vie quotidienne, et nous évoquons leurs parcours. Les personnes qui viennent au CASO sont des Pakistanais, Indiens, Bengalis, parfois Afghans, et Roms de Roumanie, mais pour la grande majorité ils sont Africains d’Afrique de l’Ouest : Nigeria, Côte d’ivoire, Mali, Cameroun, Sénégal et RDC.  Si certains sont arrivés par le Maroc et l’Espagne, plus des trois quarts d’entre eux sont passés par La Libye. Les récits se ressemblent. J’ai progressivement été saisie par l’extrême violence et le traumatisme manifeste qu’avait laissé le passage, et souvent le séjour, en Libye.

 

Les impressions sont parcellaires. En Libye, les migrants ne parlent pas la langue et sont soumis à des ordres qu’ils suivent. Beaucoup ont travaillé gratuitement dans les champs ou dans le bâtiment, puis ont été faits prisonniers. Dans de grands hangars ils sont une centaine, sans toilettes, sans douches ni matelas, dormant et vivant là dans une pression de violence extrême, avec  des témoignages constants de coups reçus et d’exécutions auxquelles ils ont assisté. Deux personnes différentes m’ont dit avoir été forcées, sous la menace d’armes, de violer en groupe des femmes migrantes. Ce qui dénote une dimension perverse des geôliers. Puis ils racontent communément qu’on vient les chercher un jour et qu’on les emmène sous la menace pour les embarquer.  Personne n’a envie de s’entasser sur de vieux zodiaques pour traverser la Méditerranée. Ils sont nombreux à ne pas savoir nager et à être effrayés par la mer. Les embarcations arrivent à destination. Ou pas. L’un des patients m’a raconté que leur bateau s’était perdu, avait mis trois jours et trois nuits pour arriver et qu’une femme, scène surréaliste, avait accouché à bord. Un autre dont le bateau s’est retourné, a vu la moitié des passagers dont l’ami avec lequel il avait fait tout le voyage depuis l’Afrique, sombrer. Lui, avait eu la chance de s’accrocher à un bidon de plastique qui avait encore son bouchon. Un autre a vu son frère tomber à l’eau sans être repêché.

 

L’arrivée en Italie me semblait être pour eux un lieu de soulagement. Mais le mot mafia est apparu de plus en plus régulièrement, avec des impressions dominantes de conditions de vie et de travail très dures.

 

 

 

En Libye, les trafics entre l’Afrique et L’Europe semblent très structurés

 

Au fil des enquêtes on s’aperçoit des fortes connexions et ramifications. 

 

Arezo Malakooti, qui a rédigé un rapport sur la migration illégale en Méditerranée pour l’Office international des migrations (OIM, dépendant de l’ONU), déclare : « Il y a dans ce pays (Libye) des centres de détention, gérés par les milices, dont nous pensons qu’ils ont été montés pour que les passeurs viennent et se servent, pour créer un marché ». C’est très exactement ce que l’on comprend des témoignages reçus au Caso de Saint-Denis : enfermées dans des hangars pour des périodes variables de 1 mois à 1 an, les personnes sont amenées du jour au lendemain en groupe pour embarquer sur la Méditerranée. « Jusqu’en 2013, poursuit Arezo Malakooti, les migrants nous disaient qu’ils faisaient leur voyage par étapes, et qu’à chaque étape ils changeaient de passeurs et payaient un nouveau prix. Depuis 2014, nous voyons de plus en plus des migrants payer pour la totalité du voyage, depuis chez eux jusqu’à destination. Cela prouve que des réseaux existent qui gèrent toute la filière, ou au moins qu’il y a un fort degré de coopération entre différents réseaux ». (Ouest France, mai 2015).

 

Pour Abdelsalam Al-Qoueiri, responsable de la lutte contre l’immigration clandestine au ministère libyen de l’Intérieur (non reconnu par la communauté internationale) « les trafiquants en Libye font partie d’un réseau mondial. (..) La plupart sont Libyens, a-t-il confié, mais il y a aussi d’autres nationalités arabes. Ils ont de fortes connexions en Italie et dans les autres pays européens ». 

 

Le démantèlement de certains réseaux a permis de mettre en lumière les connexions européennes. « En décembre 2014, la justice italienne a annoncé l’arrestation de onze personnes, toutes érythréennes, qui formaient un réseau mafieux œuvrant en Italie, en Libye, en Erythrée et dans d’autres pays d’Afrique du Nord. Le chef, installé en Allemagne, supervisait une organisation responsable d’au moins 23 voyages vers les côtes italiennes pendant l’été 2014.  ». (Ouest France, 12/5/2015)

 

« En septembre 2016 vingt-et-un hommes recherchés en Italie, et qui résidaient tous dans la province de Côme près de la frontière suisse, ont été arrêtés. L’enquête qui a permis de démanteler ce réseau criminel a débuté en septembre 2015. Elle faisait suite à l’arrestation de passeurs en Autriche et en Allemagne qui transportait des migrants dans des véhicules immatriculés en Italie. Les 21 suspects arrêtés entre Milan et sont de différentes nationalités : syrienne, égyptienne, libanaise et tunisienne. D’après les enquêteurs italiens, ce groupe a transporté plus d’un millier de migrants entre décembre 2014 et mai 2016. » (Anne Le Nir, RFI)

 

 

Le trafic d’être humains : un pic de cruauté et de brutalité

 

Brian Donald, directeur d’Europol, déclare en novembre 2015, lors d’une conférence internationale sur le trafic d’êtres humains à Madrid, qu’il y a «un nombre important d’échanges» entre ceux qui font passer les frontières aux réfugiés et ceux qui piègent ces gens pour les exploiter sur le marché du sexe ou du travail forcé ». Il estime qu’un tiers des groupes criminels qui s’occupent du transit des migrants sont aussi impliqués dans d’autres activités comme le trafic de drogue, le blanchiment d’argent ou le trafic d’être humains.


 

« Selon l’OIM, le phénomène d’utilisation des flux de migrants par les réseaux de prostitution est en forte progression : le nombre de femmes nigérianes traversant la mer de manière clandestine est passé de 1 500 en 2014 à 5 633 en 2015, et devrait être deux fois plus important en 2016 – 3 600 Nigérianes ayant déjà atteint les côtes italiennes au cours de la première moitié de l’année ».

 

Europol a par ailleurs annoncé le chiffre de 10 000 mineurs disparus entre 2014 et 2016, repris par l’hebdomadaire britannique The Observer. Selon Brian Donald, le chiffre avancé concerne les enfants dont toute trace a été perdue après leur enregistrement auprès des autorités européennes. Environ la moitié d’entre eux ont disparu en Italie. «Il n’est pas déraisonnable, dit-il, d’estimer que nous parlons ici en tout de plus de 10 000 enfants. (..) Mais tous ne seront pas exploités à des fins criminelles, il y en a qui auront rejoint des membres de leur famille. C’est juste que nous ne savons pas où ils sont, ce qu’ils font et avec qui (…) Ils ne sont pas tous non accompagnés, mais nous avons des preuves montrant qu’une grande partie d’entre eux pourraient l’être».

 

« Selon lui, une «infrastructure criminelle» paneuropéenne sophistiquée vise désormais les migrants à diverses fins. En Allemagne et en Hongrie, notamment, un grand nombre de criminels ont été pris alors qu’ils exploitaient des migrants ». (Libération, janvier 2016)

 

En juillet 2016, à la faveur d’un témoignage, un aspect de ces trafics s’est précisé encore : « 38 personnes, parmi lesquelles 25 Érythréens, 12 Éthiopiens et un Italien, soupçonnées d’avoir participé, à des degrés divers, au trafic de milliers de migrants, ont été arrêtées en Sicile, dans la région de Rome et dans le nord de l’Italie, selon un communiqué de la police. Ces arrestations ont été rendues possibles par la décision d’un passeur érythréen de 32 ans, arrêté en 2014 en Sicile, de collaborer avec les enquêteurs à Palerme, en intégrant le programme de protection des repentis mis en place pour les mafieux. « J’ai décidé de collaborer parce qu’il y a eu trop de morts », a-t-il déclaré selon les enquêteurs, en précisant que les migrants engloutis par la Méditerranée ne représentaient qu’une « petite partie » des victimes de ces périples.

 

Pour la première fois en Italie, il a fourni une description détaillée des activités criminelles de son groupe, un réseau aguerri implanté en Afrique du Nord, en Italie et dans d’autres pays européens, a expliqué la police dans son communiqué. Il a également dressé un catalogue tragique des horreurs de l’organisation, qui n’hésitait pas à tuer ceux qui n’avaient pas suffisamment d’argent pour payer la traversée, afin de revendre leurs organes « à des trafiquants d’origine égyptienne ». (AFP – juillet 2016)

 

Pour Riccardo Noury, porte-parole d’Amnesty International en Italie, c’est la confirmation du « un pic de cruauté et de brutalité » auquel sont confrontées les personnes qui approchent la côte libyenne. L’ONG prévoit de mener une étude plus approfondie sur le trafic d’organes dans le Nord de l’Afrique.

 

 

La jungle des mafias en Italie

 

Dans cette géographie criminelle, à la faveur du chaos libyen, l’Italie est devenue un point de passage essentiel. Comment s’organisent ces trafics sur des terres largement dominées par des mafias puissantes ? Comment se tissent éventuellement les liens entre groupes criminels ?

 

D’après Fabrice Rizzoli la mafia italienne ne s’encombre pas de contrebande de migrants ni de traite d’êtres humains. Elle œuvre au cœur d activités légales (bâtiment, construction de route, boite de nuit, débits de boissons) mais aussi dans le monde de la drogue et du blanchiment. Elle joue de préférence sur le terrain des finances et des grands trafics (capitaux, armes et drogues). Elle laisse les activités criminelles habituelles aux nouveaux arrivants ou sous-traite le « sale boulot ».  Elle sait s’adapter et tirer profit des situations nouvelles. 

 

 

Corruption politico-administrative et exploitation de travailleurs : l’activité de la mafia …

 

Le procès Mafia Capitale, en novembre 2015 a mis en lumière un vaste réseau de corruption, concernant, entre autres, la gestion des centres pour migrants, les cara. « As-tu une idée de combien on gagne sur le dos des immigrés ? Le trafic de drogue, c’est moins rentable… » Ces mots de Sebastiano Buzzi, bras droit de Massimo Carminati, principal inculpé de Mafia Capitale, avaient été largement repris dans les journaux. Fabrice Rizzoli doute cependant que cela corresponde à une réalité.

 

« Selon le bureau du procureur anti-mafia, l’organisation « Mafia Capitale », pilotée par Massimo Carminati, et composée de divers entrepreneurs du monde des coopératives sociales, serait notamment intervenue dans la gestion des appels d’offres sur l’accueil des migrants, à travers la corruption de fonctionnaires. Les appels d’offres concernant la gestion de Castelnuovo di Porto, près de Rome, Mineo, en Sicile, et un troisième centre dans les Pouilles sont dans la mire des enquêteurs. » (Les Echos, O6/2015). « Avec l’arrivée de milliers de réfugiés sur ses côtes, l’Italie a dû improviser pour tous les accueillir. Des hôtels et des maisons de retraite ont été, dans la précipitation, transformés en centres d’hébergement. Afin d’empocher la majorité des subventions, les coûts d’hébergement sont comprimés : les réfugiés sont parqués dans des pièces surpeuplées, leurs repas sont frugaux. » (Les Inrocks, 06/2015)

 

La mafia peut prendre en gestion des centres, ou bien l’approvisionnement de la nourriture, déléguer des sociétés de nettoyage ou des sociétés de sécurité. « Les mafieux profitent souvent des situations d’urgence (traitement des déchets, tremblements de terre, arrivée massive de migrants), remarque Fabrice Rizzoli, car l’état déverse des fonds publics en ayant moins le temps de contrôler les appels d’offre ».

 

 

Ces démarches ne sont pas exemptes de procédures d’exploitation au noir par le travail des migrants: « La mafia a besoin de main d’œuvre. On est là aux limites de la traite, estime Fabrice Rizzoli. Les clandestins sont payés de petites sommes, sur des travaux journaliers qui les mettent dans une situation de faiblesse et de dépendance.  Mais je ne pense pas que les africains qui travaillent dans les champs par exemple, aient leurs passeports confisqués. »

 

En vingt cinq ans, une entente s’est forgée entre les réseaux italiens et albanais

 

Par ailleurs, des modes divers de relation peuvent se tisser entre les mafias et les groupes criminels étrangers et pour mieux les appréhender, Fabrice Rizzoli prend l’exemple des Albanais, arrivés dans les années 90, exemple qui permet d’avoir plus de sources et un certain recul.            

 

« Les Albanais constituent un cas d’école, un paradigme. Longtemps l’Italie a été un pays d’émigration. Tout change vers la fin des années 80 et 90, cette fois l’Italie devient un pays d’immigration. Entre 90 et 95, en 5 ans, environ 500 000 Albanais sont arrivés. (Beaucoup sont repartis, on oublie que les immigrés repartent parfois). Les observateurs craignaient des luttes entre la mafia albanaise et les mafias italiennes. Au bout de 10 ans on a constaté que cette guerre n’avait pas eu lieu : Albanais et Italiens se sont entendus pour partager le territoire, à savoir l’espace, la population et les activités criminelles. Les Albanais ont strictement respecté la mafia locale. Ils ont demandé des autorisations ou ont proposé des collaborations. La mafia italienne a délégué et a autorisé les activités criminelles dont elle ne s’occupait pas. La contrebande de migrants et la prostitution en font partie. Les accords se fondent sur le principe du « Ça ne me regarde pas, en revanche j’ai des logements pour lesquels il faudra payer un loyer. Et je veux ma part sur les trottoirs et les prostituées ». La « part » peut prendre la forme d’un impôt, le pizzo, ou d’échanges. L’Albanie, sur la route des Balkans, pouvait fournir de  l’héroïne à bas prix et des armes. De véritables alliances géo-criminelles et stratégiques se sont tissées, notamment dans la région de Milan. Les trottoirs de Milan ont été quadrillés par la mafia albanaise qui payait sa dîme.

 

Après avoir accumulé pendant 15 ans du capital illégal, les Albanais commencent à disparaître des trottoirs car ils sont devenus propriétaires de boites de nuit, de sociétés de sécurité ou de location de voiture. Sur la côte adriatique très jet-set, les propriétaires de boites de nuit sont souvent albanais. Ils s’intègrent dans une criminalité beaucoup plus systémique, avec blanchiment d’argent et infiltration dans l’économie légale. C’est un des premiers exemples de joint-venture entre une criminalité étrangère qui arrive dans un pays où sévit déjà une criminalité très structurée. »

 

« Aujourd’hui il semble évident que la mafia italienne touche sa part sur les passages des migrants, poursuit Fabrice Rizzoli. Il semble impossible qu’un trafiquant libyens fasse arriver 200 migrants sur une côte de Calabre en toute impunité face à la N’drangheta (mafia calabraise). Il paie. »

 

La mafia va déléguer la vente de drogue, à des entités plus ou moins structurées. « Les marocains, par exemple, ne sont pas organisés, n’ont pas les moyens de se payer de bons avocats et ne sont pas en capacité de monter rapidement des organisations criminelles. Ils vont  servir de petites mains, de petits dealers. » Les nigérians, beaucoup plus organisés, vont négocier en groupe.

 

 

Une nouvelle mafia nigériane à Palerme

 

« A Ballaro (l’un des marchés de Palerme), une nouvelle mafia a vu le jour. En Italie, jamais une organisation non affiliée aux mafias traditionnelles n’avait été la cible d’une enquête de la justice anti-mafia. Avec la Black Axe, c’est désormais chose faite. Black Axe, c’est le nom d’une des sociétés secrètes nées dans les universités nigérianes dans les années 1990, et aujourd’hui exportée en Italie « Ces groupes de Nigérians ont les mêmes caractéristiques que les organisations mafieuses, ils agissent exactement pareil », explique Leonardo Agueci, le procureur adjoint du tribunal de Palerme. « On essaie de prouver qu’il y a des liens entre la mafia et ces Nigérians, explique M. Agueci. Mais cette relation ne peut être que verticale : jamais la mafia n’autoriserait une autre organisation à  travailler d’égale à égale avec elle. »

 

« Ballaro le jour et Ballaro la nuit, c’est la même chose, la drogue circule en toute impunité, admet le procureur. L’important, c’est que cette drogue soit vendue avec l’accord de la mafia. » Celle-ci, pour garder la main sur le marché, supervise les trafics. Dans les couloirs du tribunal, on dit que la drogue est importée par Cosa Nostra et vendue par les Nigérians. Mais aucune preuve pour l’instant. « Ce qu’on sait, c’est que la mafia prend les Nigérians très au sérieux », confirme Leonardo Agueci. Un autre procureur anti-mafia du parquet, qui enquête sur Black Axe mais souhaite garder l’anonymat, confirme : « Nous avons intercepté un appel téléphonique entre un mafioso italien de premier rang à Ballaro et un autre mafioso en prison à Naples. Le premier parlait des Nigérians de Ballaro, disait qu’ils étaient de plus en plus nombreux, qu’il fallait faire attention à eux. »  (Le Monde, 23/11/2016)

 

 

De sérieuses concurrences

           

 

Moins puissante que la mafia calabraise, la mafia napolitaine a usé d’extrême violence pour asseoir sa domination sur le territoire, dès 2008.

 

 « Jeudi 18 septembre 2008, un message mortel a été délivré à la communauté africaine vivant sur les terres de la Camorra. Les messagers : 6 soldats de la mafia, vêtus de gilets de la police et armés jusqu’aux dents. Les destinataires : 6 africains originaires du Ghana, du Libéria et du Togo travaillant dans un atelier de couture, abattus au fusil automatique kalashnikov et au pistolet mitrailleur Uzi.

 

Après la communauté Rom dont elle a brûlé les abris de fortune dans les bidonvilles, l’organisation criminelle poursuit son tour des communautés que la mondialisation a installées sur son territoire.

 

La communauté africaine est sous la coupe des Nigérians, présents dans la région de Naples depuis les années 80. Les Nigérians organisent l’immigration clandestine des Africains, à qui ils offrent un aller gratuit vers l’Italie s’ils acceptent de transporter de la drogue. Ce fut d’abord de l’héroïne, c’est maintenant plutôt de la cocaïne et des méta-amphétamines, qui transitent par l’Afrique à cause du renforcement des contrôles aux frontières de l’Union européenne. Une fois sur place, les Africains participent au contrôle du marché de la prostitution, à la vente des produits stupéfiants au détail, mais aussi… aux activités « légales » comme la confection.

 

Les Nigérians en Campanie ont fini par devenir de sérieux concurrents pour la Camorra. Les premiers affrontements avec le clan des Casalesi ont eu lieu à partir de 1986. Cette année-là, six Africains furent blessés en guise d’avertissement, puis un accord fut trouvé : les Nigérians auraient l’autorisation de vendre de la drogue à condition de payer le pizzo, l’impôt mafieux. En 1990, en tentant d’étendre leur zone de vente, les Nigérians se heurtèrent à nouveau aux Casalesi. Sept Africains y laissèrent la vie. » (source : Fabrice Rizzoli, Mediapart)

 

 

L’intégration des migrants dans l’anti mafia ouvre de nouveaux horizons

 

 

Avec un brin d’ironie, mais soucieux de contrer les discours xénophobes, le maire anti-mafia de Palerme, Leoluca Orlando estime que « C’est la preuve que nous sommes devenus une ville normale, que les migrants et ceux qui veulent s’installer à Palerme deviennent Palermitains, qu’ils soient des mafiosi ou des bons citoyens. Vous trouveriez ça normal s’il n’y avait que des Nigérians normaux et que des Palermitains criminels ? »

 

Les migrants s’insèrent désormais également dans la lutte anti-mafia. « Approchés par les syndicalistes sur les lieux de leur embauche, certains ont fini par dépasser leurs peurs et par s’organiser. Une grève a été lancée en décembre 2015. Un jeune Burkinabé est devenu permanent à la CGIL (syndicat italien). Plusieurs opérations de police ont été menées, du fait des différences énormes entre le nombre de travailleurs déclarés et la production de certaines exploitations, et ont entraîné des amendes et des arrestations » (article sur l’association anti-mafia Libera, Bastamag). Fabrice Rizzoli cite la coopérative « Jerry Masslo », du nom d’un jeune migrant assassiné en 1989 à Naples car il s’était rebellé face à des petits délinquants qui rackettaient les africains. « Sa mort a éveillé les consciences sur les étrangers en Italie, dit Fabrice Rizzoli. Aujourd’hui les Africains sont intégrés dans l’anti-mafia italienne, ils sont les fers de lance des coopératives installées dans des biens confisqués à la mafia. ».

 

 

 

J’ai voulu en écrivant cet article tenter de mieux comprendre ce que nos interlocuteurs au centre de soins de Saint-Denis disent quand ils nous disent en une phrase qu’ils ont passé deux ans en Libye puis deux ans en Italie. On espère apporter un peu d’apaisement mais le chemin de dureté n’est pourtant pas fini.

 

Laurence Brandi,  bénévole au CASO de Saint-Denis

 

 

[1] Docteur et professeur en sciences politiques /Fondateur de Crim’HALT / Auteur de La mafia de A à Z (162 définitions mafieuses De A comme « Accumulation du capital » à Z comme « Zoomafia » - Tim Buctu éditions )

 

 


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