Espérer une grossesse ou une maladie suffisamment grave pour partir

 

Illustrations de Liza Marcault

 

 

Nous sommes arrivées sur cette petite île grecque paradisiaque de la mer Egée le 2 août 2016. Celle-ci est située à une dizaine de kilomètres des côtes turques et constitue donc un des « hotspot » d’entrée des migrants et réfugiés en Europe. Médecins du Monde Grèce, présent bien avant les mouvements récents de population, a demandé du renfort humain pour ses équipes. C’est dans ce cadre que la délégation française nous a permis de nous rendre sur le terrain.

 

Après un briefing à Paris, puis à Athènes, où nous avons pu prendre conscience de l’historique des conflits, des événements récents, notamment administratifs, du nombre de migrants et des conditions de vie dans les camps, nous nous sommes envolées pour Chios.

 

Notre équipe était constituée d’une interprète farsi/anglais, d’une infirmière également traductrice arabe/français/anglais, d’une psychologue et d’une pédiatre (moi-même). A notre arrivée, nous avons fait connaissance avec l’équipe de MdM présente dans le camp de « Souda » en permanence (7 jours/7 de 9h à 17h).

 

Le premier jour, à titre exceptionnel, l’équipe de MdM était présente dans le camp militaire de « Vial » pour une campagne de vaccination. En effet, une importante bagarre dans ce camp ayant fait de nombreux blessés graves avait conduit MdM à fermer son poste de soins à cet endroit quelques semaines auparavant. Depuis ce même évènement, le camp de Vial, initialement fermé, entouré de barbelés agrémentés de lames de rasoir, et dirigé par des militaires (grecs et de l’agence Frontex) est ouvert et laisse circuler les réfugiés « librement ». Toutes les ONG présentes dans le camp sont accessibles aux réfugiés, mais uniquement après accord des militaires. De même, les traitements psychotropes sont délivrés quotidiennement par les militaires, mais interrompus le weekend du fait de l’absence de médecin sur place…

 

La campagne de MdM visait à vacciner tous les enfants de 1 à 15 ans par le MMRvax, a priori du fait d’un cas de rougeole dans le camp quelques semaines auparavant. Aucun autre type de vaccin n’était disponible (DTCP, BCG…), bien que de nombreux enfants de moins de 2 ans soient présents, dont certains nés en Grèce.

 

Lors de notre mission, dans le camp de « Souda », les réfugiés que nous avons rencontrés étaient originaires de Syrie majoritairement (60-70%), d’Irak (15%), d’Afghanistan (10%), mais également du Congo, d’Algérie, d’Iran, du Ghana…Depuis les accords passés entre l’Europe et la Turquie, l’accueil et les problèmes rencontrés ont considérablement changés. Avant le 20 mars 2016, les réfugiés arrivés à Chios et dans les autres îles grecques, étaient rapidement enregistrés et transférés à Athènes dans des conditions acceptables en moins de 24h. Depuis cette date, plus de transfert, excepté pour raison médicale.

Nous arrivons donc dans une période complexe : certains réfugiés arrivent tout juste, alors que d’autres sont ici depuis 4 mois, sans solution d’avenir.

 

Les actes de violence sont quasi quotidiens du fait des tensions entre nationalités : des interviews sont réalisées par l’ONU, mais pour la réalisation de celles-ci tout comme pour les transferts à Athènes, les syriens sont prioritaires. Il y a également  beaucoup d’actes de violence intrafamiliale et de nombreux cas d’automutilations, voire de tentative de suicide. Les conditions de vie (hébergement, alimentation, hygiène…) ajoutées à l’absence de projection vers un avenir meilleur rendent les gens « fous »… Mais qui ne le deviendrait pas dans de telles conditions ?

 

Une des premières familles rencontrées nous a confié avoir un niveau de vie très élevée en Syrie. L’un était pharmacien, possédait un immeuble et cinq maisons, le second businessman venait de s’acheter une table à 9000 euros, et maintenant ils dorment à dix dans une tente, à même le sol, utilisent des toilettes et douches collectives insuffisantes en terme de nombre pour tout le camp. Alors bien sûr pour certains la folie ou la mort valent mieux que d’imposer de telles conditions d’existence à leur famille. Familles qui pour la plupart ont déjà vécues l’horreur : l’horreur de la guerre, des meurtres, des viols, des violences de toutes sortes. L’horreur de familles séparées, déchirées… Un homme nous a confié avoir dû laisser deux de ses cinq enfants en Syrie parce qu’il ne pouvait payer le voyage pour toute sa famille alors qu’il avait vendu tout ce qu’il possédait…

 

Et là, arrivés aux portes de l’Europe, alors qu’ils s’imaginaient sortis de l’horreur et de l’angoisse, ils se retrouvent captifs. Bien sûr le camp est ouvert, mais Chios est une île, ils n’ont ni le droit d’en sortir, même pour repartir d’où ils viennent. Les mauvais traitements des autorités turques, associés à l’absence d’accès à la nourriture ou aux soins les empêchaient de toute façon d’envisager cette option ; ils n’ont pas non plus le droit d’y travailler. Alors ils stagnent… 

 

 

Lorsqu’ils arrivent sur l’île, ils sont d’abord soulagés, soulagés d’avoir échappé à la mort lors de leur traversée en bateau. Bien qu’il n’y ait qu’une dizaine de kilomètres, les zodiacs pouvant normalement contenir une trentaine de personnes, sont chargés à 50, 60 voire 80 personnes, parmi eux beaucoup de femmes et d’enfants effrayés. Il y a donc d’abord un instant de soulagement, mais qui ne dure pas. Ils sont ensuite enregistrés par les militaires et on leur demande de choisir entre « Vial », où ils peuvent dormir dans des containers contenant 14 couchages, mais chargés jusqu’à 24, gardés par des militaires et loin de tout ; Ou « Souda » ou « Dipethe », camps de tentes, mais situés sur la côte dans la ville de Chios et non gardés par les militaires. Le soulagement fait donc place à l’angoisse, comment accepter de telles conditions de vie, en Europe…

 

Puis ils finissent, la plupart, par s’adapter. La vie est rythmée par les distributions alimentaires, une à deux heures de queue trois fois par jour pour récupérer les plats préparés par différentes associations, qui ne sont pas toujours renseignées sur les aliments usuellement consommés par ces migrants (au vu de ce qui est retrouvé dans les poubelles du camp); parfois aussi, par une voire plusieurs consultations médicales dans la semaine, pour équilibrer des maladies chroniques, panser des blessures légères, traiter une maladie infectieuse ou récupérer quelques antalgiques, distribués au compte-goutte (rarement plus de quatre comprimés).

 

Des associations sont présentes pour occuper les enfants : des jeux, activités, diffusion de projections ont lieu quasi quotidiennement. Le fondement de leur action est bon, mais parfois, au vu des caméras performantes qu’ils amènent, il est à se demander si « ces pauvres petits enfants malheureux » ne sont pas utilisés pour valoriser les actions de ces « bons samaritains » venus du monde entier pour secourir ces exilés et se forger une bonne conscience. Il y a également l’école. Certains professeurs enseignent directement dans les camps, d’autres permettent aux enfants de s’extraire un instant et de recevoir des cours de lecture, écriture, musique… Des cours de natation sont également organisés pour les femmes et les enfants. Mais les hommes, eux, ne bénéficient pas de ces douces intentions, alors ils végètent dans le camp. Certains pêchent pour améliorer les repas et attendent… Attendent avec impatience l’affichage des futures interviews réalisées par les nations unies.

Quand semaines après semaines ils ne trouvent toujours pas leur nom, le stress, la tension montent et ils s’énervent. Ils hurlent de rage dans le cabinet médical, arrivent avec des blessures volontaires auto infligées, parfois lacérés, menacent de se suicider ou de tuer leurs propres enfants. Les femmes quant à elles expriment leur malaise différemment, les cas de « conversion d’allure hystérique » sont fréquents, exposant l’équipe médicale à un épuisement manifeste, ou elles consultent du fait d’une grossesse, ou pour une pathologie dont sont atteints leurs enfants et espèrent ainsi pouvoir bénéficier d’une place en hôtel. Malheureusement les places sont peu nombreuses et certaines femmes à huit mois de grossesse dorment sous tente, parfois sans matelas, certains porteurs de maladies infectieuses contagieuses ne sont pas isolés… Alors certains frappent à la porte des urgences de l’hôpital, l’accès à l’hôpital est facile, un bus quasi horaire peut les y déposer, mais une fois la personne examinée, bilantée, ils ne sont qu’exceptionnellement gardés plus d’une nuit et les visites sont restreintes.

 

Il ne reste donc plus qu’à attendre et espérer… Espérer voir son nom sur la liste, espérer que cette fois-ci sera la bonne, espérer une grossesse ou une maladie suffisamment grave pour bénéficier d’un transfert vers Athènes.

 

Anna Marcault-Derouard, pédiatre  bénévole

Illustrations de Liza Marcault-D, inspiré des récits et photographies prises sur le terrain


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