Le régime du paradoxe

 Photographie prise par Christophe Adam lors de l’exposition Gérard Rancinan « La probabilité du miracle ». Basse sous marine. Bordeaux 2016.

 

 

 

 

 

Que de paradoxes… Rien de très nouveau, mais quand même. Nous vivons une époque où tout se croise, s’entremêle, se fait, se défait et se reconstitue. Toucher un pan de l’histoire, impose un mouvement à une de ses autres facettes. Requestionner le sens de ce qui peut paraitre comme une vérité, oblige à repenser une grande partie de la question. Tout cela contribuant au sentiment que tout est complexe, que le changement est impossible. Parfois même interdit…

 

A force de regarder, écouter, observer, 3 lignes de forces au cœur de ces paradoxes se dévoilent d’après moi.

 

La 1ère est que nous construisons notre vie avec un périmètre de certitudes orgueilleuses tout en sachant, plus ou moins nettement, que nous ne pouvons penser le monde sans référence à sa globalité. Globalité écologique, économique, humaine mais avant tout politique. L’élection de Donald Trump nous l’a rappelée brutalement. C’est une base et un modèle électoral singulier, le poids du marketing politique et des lobbyistes ou d’influences attendues ou inattendues qui ont abouti à faire de cet homme et de l’équipe qui l’entoure, les pilotes de l’Etat le plus puissant du monde. Nous voilà donc aujourd’hui contraints de suivre ou subir les conséquences de ce choix  fait par 59 millions d’américains sur 200 millions d’électeurs potentiels, d’un président avec ses petites phrases et ses lectures des rapports de force. Comme électeurs français nous nous focalisons sur nos prochaines échéances électorales alors que l’un des temps électif le plus important auquel nous ne participerons jamais, a eu lieu il y a quelques semaines entre la Floride et l’Ohio… Là est l’un des grands paradoxes de nos modèles démocratiques nationaux. Chacun perçoit consciemment et inconsciemment qu’ils ne peuvent plus assurer leur rôle de représentativité et d’arbitrage dans des choix politiques qui se globalisent et sur lesquels ne peuvent plus peser les citoyens ni les parlementaires via les outils classiques de la démocratie.  Nous ne pouvons penser autrement que globalement, alors que nous votons localement. Et nous n’avons pas accès aux espaces de régulation internationaux ou supra nationaux autrement que via des plateformes ou des coalitions dont la plupart d’entre nous n’ont ni les codes ni la connaissance d’usage. Nos démocraties s’épuisent dans leur modèle de représentativité dont chacun reconnaît les limites alors qu’ici ou là des nouvelles formes d’expression ou de mobilisation collective prennent forme. Comment alors reconnecter la légitimité historiquement issue du vote, indispensable pour les arbitrages collectifs, à ces nouvelles formes de démocratie participative ou de circonstances ? Surement en vivant activement le « risque » de la co-décision au niveau local. Il est temps que nous bousculions l’organisation éculée de cette démocratie locale, coincée entre la bureaucratisation de la décision publique, la vie partisane et l’apathie de l’animation collective, du débat et des mises en perspective. La reconquête de la démocratie locale est un enjeu majeur pour notre démocratie globale, de Bordeaux à New-York.

 

Les flux financiers sont déconnectés du rapport à une utilité humaine. C’est le 2ème paradoxe. Nous sommes dans un monde de la quantification, de la démonstration par le chiffre, du contrôle et de la planification. Nous évaluons tout au regard d’algorithmes et d’objectifs chiffrés avec la croyance absolue que la preuve ou la démonstration validée font une vérité… Le marché est notre régulateur mais nous l’avons complexifié jusqu’à en perdre le contrôle. Nous voilà maintenant soumis à ses soubresauts, à l’inconnu, aux incohérences écologiques et sociales du marché. L’argent circule mais ne permet pas de lutter efficacement contre des inégalités sociales et territoriales, réelles ou ressenties. Nous somme prêts à toutes les contradictions pour maintenir une activité économique même néfaste pour nos équilibres au nom du marché et de ses conséquences invoquées sur l’emploi. Les boues rouges de l’usine de Gardanne ne pèsent pas lourd face aux objectifs court-termistes du développement local. Tout comme certains de nos choix énergétiques ou notre culture de la consommation de masse, des biens essentiels à la culture en passant par les loisirs, le sport et même la santé, seuls les critères de rentabilité immédiate sont pris en compte. De leur coté, les prélèvements obligatoires sont un sujet électoral mobilisateur. L’efficience des mécanismes de redistribution est constamment critiquée ou questionnée, parfois de manière totalement polémique. Les français défendent leur modèle social avec énergie tout en doutant de son équité et en refusant son financement… Ils doutent aussi de l’Europe, alors qu’elle a fait historiquement ce choix de la solidarité. Entre États européens avant tout mais aussi au niveau international. Europaid avec ses 56 milliards d’euros de budget assurait en 2013, 52% de l’aide mondiale publique au développement. Les cotisations obligatoires sont jugées comme trop élevées mais les donateurs européens de leur coté reversent environ 25 milliards d’euros à des causes qui leur sont proches et les fondations européennes collectent 54 milliards d’euros. Et en parallèle de ces masses financières fléchées vers l’équité et la solidarité, en Europe, en 2008, les recettes annuelles du secteur des services de jeux d’argent et de hasard ont été estimées à 75,9 milliards d’euros… Comment comprendre ces contradictions conceptuelles et systémiques de nos flux financiers ? Nous ne parlons que d’argent, d’efficacité, et d’impact économique tout en dénonçant un monde injuste, mais nous pouvons autant donner pour des jeux de hasard que pour la solidarité. Aurions-nous totalement perdu l’idée que l’argent est un outil, pas une fin en soi ?  Pour la plupart d’entre nous, les origines floues des sources de financement nous empêchent toute analyse cohérente du sens des choix d’engagement de nos ressources. Pour sortir de ce paradoxe, une seule solution : redonner à la lecture budgétaire son sens politique et humain. Redonner à nos temps budgétaires, non pas une lecture technique mais éthique. Redonner à l’économie sa fonction de lien et de force mise au service de projets communs, parfois éphémères mais durables : humainement durable car non construite sur la frustration liée au manque et à l’immédiateté. Il n’est de richesse sans humain… Pour sortir de ce paradoxe économique, commençons par faire de nos débats budgétaires locaux des temps véritablement transparents, pédagogiques et citoyens.

 

Le 3ème paradoxe nait de notre rapport à la vie. Nous avons oublié la mort. Ou plutôt nous la regardons comme elle n’est pas : comme une dénonciation, une injustice ou une négociation. Nous dénonçons les horreurs de la guerre là-bas ou la mort ici dans nos rues, tout en oubliant celle, banale, de la fin de vie au quotidien. Nous crions à l’injustice tout en étant prêts à provoquer l’injustice au nom d’un égalitarisme qui nie les singularités ou de notre tendance non discernée à nous approprier des causes universelles qui ne sont pas les nôtres mais trop souvent le lieu de projection de notre intime conviction. Nous retrouvons les rites des autels païens sur la place de la République ou sur la promenades des anglais pour négocier avec l’éternel, tout en ayant oublié que la spiritualité même laïque est une composante humaine incontournable. Notre modèle européen, construit sur l’expérience charnelle de l’horreur et de la violence absolue de Verdun à Auschwitz-Birkenau, a fait du bien être matériel et social un absolu mais nous a transformé en des êtres paradoxaux, qui croyons sans croire, qui espérons avec précaution en nous assurant sur tout. Comment retrouver le chemin d’une espérance autrement que dans l’expérience personnelle de l’injustice ou du non sens ? Sûrement en nous rappelant à la modestie de nos vies. La force de l’abandon et du renoncement… Notre démocratie locale peut trouver dans ce rapport à l’idée de service éphémère du collectif, une source essentielle d’inspiration et de souffle. Pas d’homme ou de femme providentiels mais un projet qui fait sens à un moment d’une histoire collective. Uniquement, sans idée d’éternité…

 

Regardons nos postures paradoxales. Analysons-les. Cherchons à en faire, dans ce monde global, un levier pour penser et agir ici, ensemble, localement. C’est sûrement dans cette lecture de nos paradoxes que nous trouverons les axes de demain, pour construire notre vie commune.

 

 

 

Christophe Adam, adhérent chez Médecins du Monde

 

Paru dans le blog Docadam


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