« La vie en France c’est très difficile. Il y a trois routes pour y aller. Moi j’ai marché »

 

 

A Vintimille, à Nantes, à Rouen, à Calais, à Chios les équipes et partenaires de MdM France ont recueilli des témoignages et dessins de personnes rencontrées, dont le périple mené de gré ou de force les a amené en Grèce ou en France. Terres de passage pour certains, destination finale et prison pour d’autres. Des mineurs esseulés, des femmes, des hommes, dont les feuilles de route révèlent le combat et la souffrance portés par l’espoir de retrouver un jour, peut-être, un toit et un peu de dignité.

 

 

Les témoignages ont été collectés par les équipes de Médecins du Monde à Vintimille et sur les lieux des missions.

 

Depuis l’été 2015 ArtRefuge UK s’est engagé à Calais (et aujourd’hui à Dunkerque) en coopérant avec Médecins du Monde France, mettant en place des espaces d’accueil pour des séances d’art thérapie dans le camp et offrant un soutien à des centaines d’adultes et mineurs isolés. Quelques liens pour découvrir leurs activités http://www.artrefugeuk.org/blog ; http://www.artrefugeuk.org ; https://www.facebook.com/artrefugeuk/

 

Les dessins de Rouen ont été réalisés en août 2016 avec les équipes de Médecins du Monde, par des jeunes mineurs isolés lors des séances de focus groupe (entretiens collectifs) sur la thématique du plaidoyer et du témoignage.

 

Les dessins de Chios sont ceux d’un enfant, M., esquissés lors de séances thérapeutiques menées par Laëtitia Notté, psychologue bénévole sur les missions de MdM dans le camp de Souda en Grèce durant l’été 2016. M. faisait régulièrement des cauchemars la nuit, revivant des scènes traumatiques de son vécu en Syrie ou au sein du camp, ce qui l’amenait parfois à se lever en pleine nuit en hurlant et à prendre son petit frère pour s’enfuir et se cacher. Certains autres dessins décrivent son quotidien dans le camp. Ces séances ont permis d’établir un dialogue entre l’enfant et la thérapeute en dépassant les barrières langagières.

 

Dessins des mineurs isolés de Rouen

 

 

 

 

 

 

«Je vais de nouveau essayer, je veux aller en France, travailler»
« J’ai fui mon pays à cause du conflit armé. J’ai mis un mois et demi à rejoindre la Libye. J’y suis resté 3 mois. Mon frère y a été tué par des soldats. (Il nous montre une photo sur son téléphone). J’ai pris un bateau et suis arrivé en Italie, à Lampedusa, après 2 jours de mer et un sauvetage par les Italiens. Je suis arrivé à Vintimille il y a 3 jours. Ici je n’ai rien, je vis dans la rue. Je n’ai plus de famille. Je n’ai pas mangé depuis 2 jours. J’ai essayé d’aller en France à pied par la route mais je me suis fait arrêter à Menton et la police m’a ramené en Italie. Je vais de nouveau essayer, je veux aller en France, travailler »

X.  homme de 21 ans, originaire du Soudan
Témoignage recueilli à Vintimille le 12/09/2016

Copyright photographe PAUWELS

Travaux de dessin avec les

équipes MdM à Calais

Copyright Photographe PAUWELS

 

Dessins des mineurs isolés de Rouen

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

«J’ai mis 2 mois et demi pour traverser le désert. Au Tchad, j’ai été kidnappée…»

« J’ai quitté l’Erythrée en 2011. J’avais fait des études là-bas et j’étais institutrice. Je suis partie à cause de la dictature puis je suis allée au Soudan où j’y suis restée 5 ans. C’était dur, je n’avais pas de papiers. Il fallait se cacher car je risquais de me faire arrêter par la police et me faire renvoyer en Erythrée. C’était trop dur…. J’ai quitté le Soudan à pied. J’ai mis 2 mois et demi pour traverser le désert. Au Tchad, j’ai été kidnappée : le passeur a payé 2500 € pour ma libération, il m’a demandé le double en Libye où j’ai été emprisonnée. On ne nous donnait à manger qu’une fois par jour, et j’ai subi beaucoup de coups, de violence…. Quand je suis sortie de prison, j’ai fait une première tentative pour traverser en bateau. On était cachés dans des containers. Il y avait des enfants, il faisait chaud. Il y avait beaucoup de bruit. Certains enfants ont crié, la police nous a repérés. J’ai de nouveau été emprisonnée. On m’a demandé 1000 €…. Ma famille a encore dû payer : ils ont tout vendu pour moi…. La Libye c’est très dur, il y a beaucoup de violence. Et puis j’ai pu monter dans un bateau en bois. On était 700 / 800 personnes à bord. Et nous avons été secourus par les Italiens. Je suis arrivée en Sicile il y a 2 semaines et à Vintimille aujourd’hui. Je ne sais pas exactement dans quel pays je veux aller, là où je pourrai travailler : la France, l’Allemagne ? »

M. une femme de 26 ans, originaire d’Erythrée

Témoignage recueilli à Vintimille le 12/09/2016

 

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Travaux d’arts plastiques avec les mineurs isolés de Calais lors de séances d’art-thérapie

 

 

Dessin de M., camp de Souda,

Chios, Grèce

« La vie en France c’est très difficile »

« J’étais dans le camp de Vintimille pendant un mois. C’était comme un hôtel, on sortait et on entrait. On avait à manger. Il y avait des majeurs comme des mineurs. Il n’y avait rien à faire. Tout était lent, les procédures, tout. Au camp, on te donne à manger, tu dors bien même. A la gare, on ne te donne rien. Il n’a pas d’associations. Les gens viennent pour passer à Nice. La vie en France c’est très difficile. Il y a trois routes pour y aller, à pied, en voiture, ou en bateau. Moi je n’avais plus d’argent, j’ai marché. Si la police t’attrape, là c’est très très dur ».

 Karamoko, d’origine guinéenne, 16 ans ; aujourd’hui à la rue à Rouen

Témoignage recueilli à Rouen dans le cadre de notre mission auprès des mineurs non-accompagnés
Le 05/09/2016

 

 

 

« Tu donnes de l’argent, on te prend de l’argent, tu traverses, on te prend à Nice, on te ramène à Vintimille »

« Vintimille, c’est pire que pour ceux qui vont en Angleterre. À Cannes, à Nice, il y a beaucoup de contrôles. Pour ceux qui

 Copyright Photographe PAUWELS

Travaux de dessin avec les

équipes MdM à Calais

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veulent traverser, c’est très dur. Tu donnes de l’argent, on te prend de l’argent, tu traverses, on te prend à Nice, on te ramène à Vintimille. Il faut tout recommencer, mais tu n’as plus d’argent. A Nice, il y a des policiers qui te prennent de force. Si on t’attrape, on te ramène à Vintimille. Mais en Italie, on ne te prendra plus en charge car ils sauront que tu as cherché à aller en France. Après on t’accepte plus nulle part. Tu dors par terre avec les clochards. La première fois, j’ai pleuré ».

Aboubacar, d’origine guinéenne, 16 ans ; aujourd’hui à l’hôtel à Rouen

Témoignage recueilli à Rouen dans le cadre de notre mission auprès des mineurs non-accompagnés
Le 05/09/2016

 

 

 

 

 

 

« J’ai été violée devant mon mari et puis tabassée…»
« Avec mon mari, nous avons 4 enfants, 4 filles qui ont entre 8 ans et 7 mois. Nous avons fui notre pays et étions dans un camp de réfugiés au Tchad. Nous étions reconnus réfugiés par le HCR. Mais les conditions de vie étaient très dures, et les conditions climatiques très difficiles. Nous sommes partis en Libye. C’est le chaos là-bas. Ils traitent les noirs comme des esclaves. On travaille, on n’est pas payés… on subit des violences… J’ai été violée devant mon mari et puis tabassée… j’ai eu une côte cassée et ça a provoqué de l’eau dans les poumons. Ils m’ont ponctionnée… En Libye, on vivait dans la menace permanente.

 Copyright photographe PAUWELS
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Nous avons voulu partir. Mon garçon avait un problème aux jambes, il avait du mal à marcher. Nous avons tenté la traversée… il y avait des vagues … le bateau s’est déchiré. Il y avait le mélange d’eau salée et de gasoil et le soleil, la chaleur… ça provoque des brûlures sur la peau… Moi j’ai été brulée. Mon garçon aussi, il criait « Maman ne m’abandonne pas ». Il a été complètement brulé… on a été débarqué en Tunisie. Il n’a pas survécu…
Et puis nous avons traversé à nouveau, nous avons fini par réussir et à arriver en Suisse où nous avons déposé une demande d’asile. Nous pensions qu’elle serait acceptée puisque le HCR avait dit que nous étions réfugiés. Nous sommes restés un an et demi en Suisse : les enfants sont allées à l’école. Nous étions bien… Mon mari est diabétique, il était soigné. Et puis la demande d’asile a été refusée… Nous avons pris un avocat qu’il a fallu payer… qu’est-ce qu’il a fait ? La police nous a dit qu’aucun recours n’était déposé. Un matin, à3h, La police est venue pour nous expulser vers l’Italie. Nous sommes à Vintimille depuis 3 jours… Nous ne pouvons pas rester là : les enfants parlent français, ils veulent aller à l’école. Alors nous avons essayé de passer avec eux par le tunnel du chemin de fer mais ils avaient peur ; on n’y voit rien. Ils ont crié, pleuré … on a fait demi-tour. Je ne sais pas ce que nous allons faire maintenant… »

L. une femme de 36 ans, originaire de la République démocratique du Congo

Témoignage recueilli à Vintimille le 12/09/2016

 

 

 

« On voit arriver des filles de 15 ans enceintes…. Ces gamines, elles n’ont pas été violées, elles ont été désintégrées ! » Un bénévole de Caritas qui s’occupe du lieu d’hébergement des femmes.

 

 

 

 

« Il y avait beaucoup de policiers, certains tombaient dans l’eau, il y avait des fumigènes. »

« Je suis arrivé en France le 10 août. J’ai quitté mon pays début 2016, je suis passé par la Lybie et l’Italie. Après un sauvetage en méditerranée, j’ai été amené en Sicile. Puis les autorités italiennes m’ont transféré dans le nord de l’Italie, je ne connais pas le nom de la ville. Je suis ensuite resté 25 jours à Vintimille dans le campement de la Croix-Rouge. J’ai tenté à 3 reprises de passer la frontière. A la première tentative, nous étions 5 personnes.Nous avons marché pendant 3 jours dans la forêt.

M., camp de Souda,

Chios, Grèce

 

Peu de temps après avoir passé la frontière, des policiers nous ont vus, nous ont poursuivis puis nous nous sommes dispersés. Une seule personne a pu s’enfuir, les 4 autres on a été repris par la police française et ramenés à la frontière italienne. Nous avons dû signer un papier pour dire que nous n’essaierons plus de passer. Là, la police nous a fait marcher jusqu’à Vintimille. Je me suis reposé quelques jours, et j’ai réessayé de passer par la forêt. La police m’a encore repris. Le 7 août, il y avait une manifestation où nous étions plusieurs centaines. Nous avons marché tous ensemble vers la frontière par les rochers au bord de la mer. Il y avait beaucoup de policiers, certains tombaient dans l’eau, il y avait des fumigènes. Nous avons réussi à passer à 3, cachés par les fumées. Puis encore 3 jours de marche jusqu’à Nice. Le 2ème jour, nous avons dû laisser une personne qui n’arrivait plus à marcher, il était trop fatigué. A Nice, on se cachait un peu loin de la gare, une personne nous a donné à manger. J’ai réussi à monter dans un train jusqu’à Marseille puis Paris et aujourd’hui Nantes. »

Abderaman, 15 ans, d’origine tchadienne, arrivé à Nantes fin août 2016, n’a pas de document d’identité. Il ne souhaite pas demander la protection du conseil départemental (Aide Sociale à l’Enfance) pour l’instant en se déclarant mineur car il n’est pas sûr de rester et souhaiterait peut être tenter sa chance ailleurs. En attendant, il a trouvé refuge dans un squat d’adultes, auprès de compatriotes. Il s’exprime en Maba, sa langue maternelle, et ne parle pas français.

Témoignage recueilli à Nantes dans le cadre de notre mission auprès des mineurs non-accompagnés

Le 05/09/2016

 

 

copyright Art Refuge UK
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« Le jour, on se cachait … La nuit on pouvait circuler »

« J’étais dans le même bateau qu’Abderaman pour traverser la méditerranée. On s’est perdu de vue en Sicile puis retrouvés dans les rues à Nantes. On est allé au squat ensemble. Après la Sicile, j’ai été emmené en Toscane. Après je suis allé à Vintimille avec la Croix-Rouge. Lors de ma première tentative de passage, nous étions 6 à monter dans un train. Deux ont réussi à se cacher dans les toilettes mais nous, nous avons dû descendre du train à la frontière. J’ai dormi au commissariat une nuit puis ils m’ont relâché. J’ai dû signer un papier puis marcher jusqu’à Vintimille. Je me suis reposé quelque jours et après il y a eu la manifestation, on était 150 à marcher sur les rochers et on s’est fait arrêter et enfermer. Vite ils ont relâché les enfants et ont gardé les adultes. La 3ème fois, on est partis à 2 avec un adulte et on a marché sur les voies du chemin de fer dans les tunnels. Le jour, on se cachait de 6h du matin jusqu’à 23h dans les recoins du tunnel parce qu’il y avait trop de trains et que c’était dangereux de marcher. La nuit on pouvait circuler. Nous avions de l’eau, un peu de pain et des biscuits. Après 3 jours, nous sommes arrivés à Nice, on avait un peu d’argent pour acheter un ticket de bus pour Marseille. Après je suis monté dans un train pour Bordeaux puis pour Nantes. »

Abdullah, d’origine tchadienne, 16 ans, arrivé à Nantes fin août 2016, n’a pas de document d’identité. Il ne souhaite pas demander la protection du conseil départemental (Aide Sociale à l’Enfance) pour l’instant en se déclarant mineur car lui non plus n’est pas sûr de rester et souhaiterait peut-être tenter sa chance ailleurs. En attendant, il a trouvé refuge dans un squat d’adultes, auprès de compatriotes jeunes adultes migrants avec Abderaman.

Témoignage recueilli à Nantes dans le cadre de notre mission auprès des mineurs non-accompagnés

Le 05/09/2016

 

 

 

 

 

Dessins des mineurs isolés de Rouen

« Moi j’ai 7000€ ou 10000 € de dette »
« J’ai essayé de passer 4 ou 5 fois la frontière à pied en suivant les rails. Il y a le tunnel : on ne voit rien pendant au moins 10 mn. A chaque fois, on m’a arrêté et renvoyé en Italie. J’essaierai encore. Moi j’ai 7000€ ou 10000 € de dette. Si je reste en Italie où il n’y a pas de travail, je ne pourrai pas payer et c’est ma famille qui va avoir des ennuis. »

 Y. un homme de 21 ans, originaire d’Erythrée

Témoignage recueilli à Vintimille le 12/09/2016

 

 

 

 

« Si le policier vient t’attraper, c’est pas bon pour toi, on te te prend tes empreintes et on te met dans un camp. »

« Moi je suis resté deux jours à Vintimille. Il y avait les policiers français qui venaient voir comment ça se passait. On dormait dans la gare, par terre, sur un carton. Des policiers italiens sont venus nous dire que personne ne devait pas rester la gare sinon on nous emmènera dans un camp. On te donne 24 heures pour traverser jusqu’en France. Si le policier vient t’attraper, c’est pas bon pour toi, on te te prend tes empreintes et on te met dans un camp. Moi j’ai réussi à partir vers la France ».

M’bemba, d’origine guinéenne, 17 ans ; aujourd’hui à la rue à Rouen

Témoignage recueilli à Rouen dans le cadre de notre mission auprès des mineurs non-accompagnés
Le 05/09/2016

 

 

 

 

 

 

Des esquisses, des ébauches, des aide-mémoires pour accompagner les maux

 

 

Les dessins des mineurs isolés de Rouen

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   
 

 

 

Les dessins et travaux des mineurs isolés de Calais

 

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Dessins réalisés avec les équipes de Médecins du Monde à Calais, photographiés par PAUWELS

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Les dessins de M., camp de Souda, île de Chios, Grèce

 

 

 

 


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