Une part d’humanité dans une prison en bord de plage

 

Oui l’île est belle, et c’est une chance pour nous bénévoles.
Mais ça ne rend pas les choses plus belles et poétiques pour autant.

 

Je suis psychologue, je sais écouter les gens, c’est mon boulot et c’est ce que j’aime faire. Parler peu, écouter beaucoup, des phrases, des mots, des silences.
J’ai décidé de faire cette mission parce que ça me semblait normal. J’ai les compétences, j’ai le temps, et j’avais envie que ce temps et ces compétences soient utiles à des gens qui en ont besoin.
J’ai toujours voulu faire de l’humanitaire, mais très tôt je me suis rendue compte que finalement l’humanitaire commence en bas de chez soi. Pas besoin de faire des milliers de kilomètres pour aider son prochain. Mais bon, ça c’est un autre débat.

 

Tout ce qu'il reste d'un monde

 

Bref, j’ai accepté cette mission. Je me suis dit que je pourrais être utile là-bas, à Chios.
C’est vrai… et c’est faux.
Qui a été le plus utile ? Moi pour eux ou eux pour moi ?
Certainement que j’ai fait du bien à quelques uns, mais j’ai le sentiment d’avoir reçu bien plus d’humanité que je n’en ai donnée.

 

 

Oui les ONG sont nécessaires pour que le camp « vive », « mange », « dorme »… mais pour vivre les gens ont avant tout besoin d’humanité, pas « juste de bons sentiments ». Et même si les relations interpersonnelles sont compliquées dans le camp, violence, agressions y sont le lot quotidien, c’est avant tout d’humanité dont les gens ont besoin, de partage.

 

En tant que psychologue, le nombre de personnes que j’ai vues se comptent sur les doigts des deux mains.
En tant que personne, c’est bien plus.
J’en ai vu peu, j’en ai vu beaucoup.

 

Ces réfugiés, ces hommes et ces femmes m’ont parlé, un peu, beaucoup, … à la folie ou presque parfois.
Certains d’entre eux avaient une vie avant, semblable à la mienne, et ils/elles sont là. Sans transition. Ou presque… La guerre.
D’autres n’ont jamais eu la chance d’une vie paisible, ils/elles sont là parce qu’après 10 ou 20 ans à vivre perpétuellement en guerre, ils/elles ont fait le pari que partir serait la meilleure solution. Ou pas…

 

 

Certains ont dû faire des choix impensables pour venir ici dans cette île, ce camp, cette prison en bord de plage. Comme ce père, trop pauvre pour emmener toute sa famille, qui a dû choisir lesquels parmi ses enfants  allaient l’accompagner. Il en a « choisi »3, 2 sont restés là bas. Dans quelles conditions ? Pourront-ils revoir les reste de leur famille un jour ? Ce papa reverra-t-il ses enfants ?

 

Il y a ce jeune homme qui, pour la 3ème (ou 4ème) fois a essayé de rejoindre la Turquie (terre inhospitalière pour les réfugiés) à la nage, sans savoir nager, juste avec un gilet de sauvetage. Pour quoi ? Parce que sa femme et sa fille, décédée 15 jours plus tôt s’y trouvaient… J’ai vu ce jeune homme, médicalement il allait « bien »; je suis restée avec lui le temps qu’il « reprenne ses esprits », j’ai posé mes mains sur lui pour qu’il sente une « main humaine », une présence. Au bout de plusieurs minutes, ses yeux jusque là fixes se sont posés sur moi. Il a regardé dans mes yeux il ne m’a pas regardée dans les yeux, ses yeux se sont fixés sur les miens et la seule chose que j’y ai vue c’est… le vide. Pas même le désespoir, juste le vide. Et c’est bien pire. Un vide abyssal, un vide de rien, un regard qui vous regarde, sans rien attendre. Passé l’état de choc, la première chose qu’il a dite c’est « dès que je peux, je réessaie ».

 

Le spectre de l'attente

 Il y a aussi cette femme afghane, qui a fui son pays en guerre depuis plus de 30 ans, et qui se retrouve coincée dans le camp militaire de Vial avec ses 3 enfants. Son mari a réussi à aller jusqu’en Allemagne, mais elle et ses enfants se sont faits attraper par la police turque. Elle s’est faite arrêtée le 10 mars et a été envoyée dans un camp turc où les conditions sont bien pires que dans les camps de rétention grec. Elle et ses enfants ont réussi s’enfuir, à payer un passeur, et après plusieurs jours d’attente cachés au bord d’une plage ils ont pu embarquer sur un canot pour Chios. Après plusieurs heures de navigation, et dans la peur constante de se faire arrêter par les gardes côtes turcs ou de chavirer, ils ont fini par arriver sur l’île. Et là, la douche froide. Elle qui croyait être à l’abri, arrivée en Europe, comprend que désormais les frontières sont closes et que les papiers sont désormais donnés au compte goutte. Elle et ses enfants se retrouvent donc dans un camp de rétention fermé, où les bagarres sont fréquentes ; hébergés dans un container avec 14 lits alors qu’ils sont près du double à y dormir.  

 

Je pourrai donner bien d’autres exemples de détresse, de désespoir, de violences subies, de difficultés à surmonter. Ces personnes, ces réfugiés, syriens, kurdes, afghans, irakiens, congolais soudanais, burundais, ghanéens, égyptiens, tunisiens,… et bien d’autres, ont bien plus de problèmes à surmonter que des écorchures et autres bobos, maux de tête et rhume pour lesquels ils viennent consulter. Nombreux sont ceux qui viennent à la « clinique » avant tout pour qu’on les écoute en tant qu’être humain.

 

 

Ce sont des hommes des femmes et des enfants, victimes d’une guerre, prisonniers, coupables de crimes qu’ils n’ont pas commis.

 

Tous ces enfants innocents

 

 

 

 

Le plus difficile finalement, ce n’était pas d’être là-bas, c’était de partir. C’était même de savoir que nous, moi, j’allais, je pouvais repartir alors qu’eux ne savaient pas ce qu’ils allaient devenir.
Je savais que je n’étais là que pour un mois, et la majorité des gens que j’ai vus le savaient aussi. Mais à l’échéance, à quelques jours de mon départ, j’étais « surprise » que ça se finisse aussi tôt, et gênée. Gênée parce que moi je pouvais repartir. Gênée parce que eux restaient.

 

Ça n’a pas été des adieux déchirants, ce n’est pas mon tempérament. Mais j’ai tenu à dire au revoir pour de vrai à celles et ceux que j’avais rencontrés et qui m’avaient si bien « accueillie ». Le comble : c’est eux, ils/elles, ces réfugiés, ces hommes et ces femmes qui m’ont souhaité bonne chance, qui m’ont souhaité d’avoir une bonne vie à mon retour, qui ont « béni » ma famille alors que c’est eux qui ont le plus besoin de chance et de toute forme de bénédiction !

 

Trois Frères devant l'eau

 

                                                              Voilà.

 

 

 

 

 

Ce que je peux dire, c’est que pendant ce mois de mission humanitaire, j’ai reçu bien plus que j’ai donné.
Et s’il ne doit y avoir qu’une seule…fierté ? Non ce n’est pas le bon mot… une seule leçon vraie, c’est que si j’ai reçu autant d’humanité, c’est peut-être que j’en ai donné un peu…enfin j’espère. Ce que je sais : j’ai été moi, ils m’ont donné un peu d’eux, et grâce à eux, je suis un peu plus.
    

 

PS : Merci à Mustafa, Ziad, Mervat, Massoud, Shadi, Shikufa, et tous les autres

 

Laëtitia Notté, psychologue bénévole chez Médecins du Monde

Illustrations de Liza Marcault-D, inspiré des photographies prises sur le terrain et dessins d’enfants réfugiés


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Un commentaire

Commentaires

  • Foubert dit :

    Merci à Médecins du Monde pour ses investissements et la qualité de ses recrutements:l’article de Laetitia Notté est remarquable et mérite une large diffusion